Cher Journal ;

 

Je profite des derniers jours de beau temps pour continuer mon entraînement forcené. La petite Académie de Dragon Valley me compte parmi ses plus fervents habitués. Je m'exerce plusieurs heures par jour, profitant de la présence aux Tourelles de mon père, baby sitter enthousiaste et toujours disponible.

 

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Cependant, je suis chagrinée de voir que mes progrès sont aussi lents. A ce stade, j'atteindrai peut - être la perfection physique dont je rêve, mais je ne me débarrasserai jamais de ma peur, je ne connaîtrai jamais la sérénité douce de la méditation. Et puis là bas, à Shang Simla, Maître Lê Suan vieillit, inexorablement.

 

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Papa, outre ses moments privilégiés auprès de Mélusine, a repris une activité normale et a accompli quasiment seul les énormes travaux nécessaires à la ferme durant cette saison où roussissent les feuilles. Je crois d'ailleurs que cet effort lui a fait beaucoup de bien, l'a aidé à surmonter son deuil. Corentin me taquine, m'affirmant que cette opinion me semblait d'autant plus crédible qu'elle me dégageait du temps libre pour les arts martiaux.

 

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Il peut toujours se moquer ; il était quant à lui ravi de disposer de temps libre pour parfaire le lustrage de la Duesenberg, dont la carrosserie a retrouvé sa splendeur d'antan. 

 

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Je m'habitue sans mal à vivre auprès d'un loup garou. lorsque la pleine lune se lève à l'horizon et monte vers la voûte étoilée, Corentin, sous l'effets de ses instincts ancestraux, se transforme et pousse de longs hurlements sauvages ; mais je ne me réveille même plus.  

 

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Je suis plus étonnée que son premier mouvement sous sa forme lupine ne soit pas d'aller vagabonder dans les ténèbres, mais bien de se préparer une pizza trois fromages. A minuit.

 

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Sinon, mon mari garde le plus souvent sa forme humaine que j'apprécie tant - je le trouve, je l'ai déjà dis, beau comme un Dieu grec. Enfin, il y a néanmoins quelques exceptions : pour me vaincre au basket, il se transforme. Toujours.

 

 

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Maman est vite venue nous rendre visite, négligeant l'au-delà au profit de la demeure qu'elle a tant choyée. Elle se promène, le sourire aux lèvres, parmi les vastes pièces de la maison, comme si elle savourait le fait que rien n'ait changé depuis son départ.

 

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Je n'ai malheureusement pas trouvé la force morale d'aller la saluer. 

 

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En revanche, mon père attend ces visites nocturnes avec impatience. Il fait souvent une sieste en fin d'après midi, pour s'assurer d'être frais et dispos tard dans la nuit, "à l'heure des fantômes, petite Luciane, l'heure où les âmes de tes ancêtres reprennent possession des lieux". Je ne trouve pas cette description à mon goût... 

 

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Evidement, Adriel a fait part à Maman de la grande nouvelle : une petite fille était née, une petite sorcière ! La transmission des Tourelles était donc assurée. Maman s'en est, m'a dit Papa, montrée ravie, et soulagée.

 

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Mais c'est surtout pour passer du temps avec sa bien aimée que Papa veille. Ils se câlinent, parlent du passé, et aussi de ce futur étrange, intangible, qui les attend au delà du voile de la Mort.

 

Cher Journal ;

 

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J'ai profité autant que je l'ai pu de la douceur de notre automne, mais je n'ai pas assez progressé. J'enrage de voir à quels points mes progrès ont été lents. Dieu sait pourtant que selon tous, et même selon mon Maître, je suis douée, prédisposée à maîtriser cette discipline exigeante. Mais cela n'a pas suffit, et l'hiver vient, avec ses frimas, et surtout avec l'anniversaire de ma fille. 

 

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 Or, à tort ou à raison, je pense que mon bricoleur de mari, bien qu'il adore sa puce, va profiter de tous les prétextes imaginables pour s'éclipser et aller choyer la Duesenberg dans la tranquillité de son garage. Ou peindre quelques chefs d'oeuvres muraux. Bref, me laisser le soin d'éduquer ma petite bambine. D'y penser, j'ai fracassé le mannequin d'entraînement d'un coup de pied précis, mais qui m'a laissé un goût amer. Conclusion : l'entraînement, c'est long, surtout vers la fin.

 

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Je suis donc rentrée pour assister au spectacle émouvant de mon vieux père usé et ridé, tenant son unique et minuscule petite fille toute fraîche au dessus des bougies.

 

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D'un coup, ma ranceour s'est envolée, et j'ai laissé éclater ma joie : Mélusine allait grandir, ses traits s'affiner et laisser transparaître, au lieu de son visage poupon, son apparence réelle. J'allais enfin pouvoir partager avec elle davantage que la douceur tiède mais lassante des biberons et des couches.  J'allais enfin profiter de sa personnalité naissante.

 

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 Et bien, ma fille est magnifique, avec la crinière de jais de son père et mes yeux bleus foncés. Elle est sage et sérieuse sur cette photographie, mais peut se révéler un vrai petit démon lorsqu'elle est fatiguée... Ou qu'elle a faim ! Note pour plus tard : ne jamais laisser ma fille avoir faim... Il en va de ma survie.

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C'est sans surprise aucune, mais sans regret non plus, que je me suis occupée d'elle. Comme il peut paraître long d'élever un enfant ! Et pourtant, ces quelques années d'apprentissage passent si vite ! J'ai répété mes syllabes en articulant consciencieusement, avec la même obstination que je mettais à briser des planches...

 

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J'ai vu mon bout de chou vaciller sur ses toutes petites jambes, tomber, se relever, trébucher à nouveau, et puis marcher, enfin.

 

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Ce n'est pas que Corentin soit un père absent ; il adore au contraire prendre soin de Mélusine. Mais il préfère de loin les loisirs aux devoirs des parents. Passer de longues heures à la promener en poussette ne lui fait pas peur, se consacrer un quart d'heure à l'usage du pot l'exaspère.

 

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Mélusine le vénère. Il faut voir les regards qu'elle lui lance parfois, lorsqu'il lui lit, l'installe sur son manège.... On y voit toute l'adoration du monde.

 

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Et ils jouent ensemble, en profitant de la pâle beauté du jardin sous la neige. 

 

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 Papa continue à se consacrer à la petite, qui n'est presque jamais seule. Pour "l'habituer dès son plus jeune âge aux nécessités de la vie agricole", il lui fait faire des tours en tracteur.

 

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 Mélusine est ravie, et en redemande.

 

Cher Journal ;

 

Les photos de la balade en tracteur seront les dernières de Mélusine avec son papy. Papa nous a quitté ce soir.

 

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J'ai assisté à son décès. Lorsqu'il a senti la mort le saisir, il a juste eu l'air étonné, surpris. Aucune trace de peur ni de douleur n'a effleuré son visage.

 

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 Au contraire, il semblait heureux, apaisé, presque impatient. De retrouver son grand amour, je suppose.

C'est tout ce que je peux décrire, cher Journal. Après, je me suis évanouie.

 

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 Corentin m'a réconforté, mais ma tristesse n'avait rien de commun avec le chagrin ressenti à la mort de Maman. Je m'y attendais, je m'y étais préparée. Il me manque surtout, et je ressens souvent une boule au creux du ventre quand je vois son tracteur vide. Mais il était si âgé, c'était dans la nature des choses ; et Adriel a toujours voulu vivre en harmonie avec le rythme de la nature.

 

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Corentin s'est beaucoup inquiété pour moi pendant cette période. Il a été prévenant, câlin, attentif. Il est vrai que vivre à trois dans ce monumental manoir que sont le Tourelles, traverser des enfilades de pièces désormais vides, me rend mélancolique.

 

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Lui aussi, d'ailleurs, souffre de la solitude. Il m'a avoué qu'il espérait voir notre maison remplie de rires et de cris d'enfants, voir vibrer à nouveau les Tourelles, comme par le passé. Il regrettait même les éclats de voix de Maman et ses disputes avec Natty... De plus, il sait que mon entraînement est très modéré en hiver (je ne tiens pas à geler sur place et à me transfomer en une jolie statue givrée dans la cour de l'Académie), et regrette de me voir errer dans cette grande maison déserte, comme une âme en peine. Et si nous proposions à Aedan et à sa famille de revenir vivre avec nous ?

 

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Aedan n'accepterait jamais de renoncer à sa vie actuelle ; mais j'ai souligné que d'ici au printemps, nous avions quelques temps pour remplir un peu notre foyer... S'il voyait ce que je voulais dire...

 

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 Il a bien vu, en effet, et nous avons mis notre projet à exécution.

 

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 Je suis donc, cher Journal, à nouveau enceinte, à nouveau condamnée à porter ces criards vêtements qu'on ose appeler des tenues de grossesse. J'ai accueilli la nouvelle avec joie...

 

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 Mais peu de temps après, bien malgré moi, l'angoisse m'a étreinte à nouveau : un nouvel enfant, de nouvelles responsablitiés, trouverais je un jour le temps nécessaire à ma quête ? N'avais je pas commis une épouvantable erreur ?

 

Cher Journal ;

 

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Les jours passent, et bon gré malgré, je me suis faite à mon état de baleine. Il fait trop froid désormais pour les balades en poussette, même bien couverts. Corentin s'efforce donc de lire à sa fille l'intégralité de la bibliothèque.

 

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Mon bout de chou profite de l'acquisition récente de la marche pour explorer la maison. Elle a encore un peu de mal avec les escaliers.

 

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Elle est vraiment trop mignonne, et ferait fondre n'importe quel individu sensé, qu'il soit humain, sorcier ou loup garou. Mélusine reste ma meilleure raison de vouloir un autre enfant. Je suis bien consciente que le second sera forcément différent, mais avec une telle merveille à la maison, comment ne pas vouloir d'autres petits bouchons à chouchouter ?

 

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Cela dit, cette vie en autarcie me pèse. Je regrette mes sorties à l'Académie, je regrette même les travaux des champs. Je n'ai jamais eu beaucoup d'amies, mais j'en ressens une certaine tristesse. Elles m'auraient permis de sortir, d'aller les voir. En fait, à force de rester enfermée, bloquée par la grossesse et les blizzards, je deviens dépressive.

 

Cher Journal ;

 

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Sur l'injonction de mon mari, j'ai fini par sortir de mon antre pour m'offrir une séance de ciné. J'ignore si le film a particulièrement plu au bébé ou, plus probable, si un moyen de transport plus adapté à la grossesse que le balai aurait été plus sage ; mais j'ai dû interrompre mon vol sur le chemin du retour.  

 

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J'ai bien reconnu cette atroce vague de douleur au creux des reins ; je savais que la seule option possible était de me rendre aussitôt à l'hôpital. Aussi, Corentin, prévenu trop tard, n'a pas pu assister à la naissance de son fils.

 

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Corwin est un petit bonhomme courageux que j'ai béni d'emblée : dès sa naissance ou presque, dès les premiers jours à la maternité, il a fait ses nuits. Tout part donc pour le mieux entre nous.

Pour mémoire, Journal, c'est un loup garou. 

 

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J'ai donc pris le pli de jongler de nouveau entre les couches et les bibs. J'adore mes enfants, et mon coup de blues n'est plus qu'un souvenir. 

 

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Corentin reste surtout très proche de sa fille. Il a presque achevé de lire à Mélusine la série des "Petit Ours Brun", et passe maintenant à "Babar". En commençant par "Babar part en vacances" ; celui avec une décapotable sur la couverture...

 

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Les voir s'amuser ensemble, le voir la dévorer de bisous et la torturer de chatouilles, me réchauffe le coeur.

 

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Mon mari semble moins à l'aise avec son fils. Parce qu'il s'agit encore d'un tout petit ? Parce que la lycanthropie de Corwin, hérité de son père, gêne  Corentin vis à vis de moi ? Je l'ignore, mais j'espère que ces réticences vont s'amender.

 

Cher Journal ;

 

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Aujourd'hui est l'un des plus grands jours de ma vie. A force d'efforts, de constance, de concentration, j'y suis arrivée : je peux dire que je maîtrise l'Art Martial, et, avec mes capacités athlétiques hors du commun, que j'ai atteint la parfection physique.

Reste qu'avec deux petits à la maison, je peux difficilement prévoir un voyage en Chine en ce moment.

 

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J'ai proposé à Corentin une solution alternative, qui l'a emballé : puisque je ne pouvais pas voyager, j'inviterai mon Maître à nous rendre visite. Ainsi, mon mari pourrait assister à notre duel, celui qui jugerait de mon avenir, et m'encourager... Ou me consoler.

 

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C'est donc pensive, craignant déjà l'issue du combat, que j'ai composé ce numéro que je connaissais par coeur...

 

Cher Journal ;

 

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Mon Maître doit arriver dans quelques heures. Nous sommes sortis faire quelques pas dans le jardin, profiter de la beauté de la floraison nouvelle. 

 

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Et là, j'ai demandé à Corentin ce qui se passerait si j'échouais, si je ne parvenais pas à remporter ce duel. Ses mots d'amour et de réconforts m'ont permis de reprendre mon souffle. Il suffirait de recommencer à s'entraîner, et ce ne serait que partie remise. Des paroles frappées du sceau du bon sens, qui m'ont remplie d'espoir.

 

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Je ne regrette jamais d'avoir épousé un loup garou.