Cher Journal ;

 

Le colis contenait un livre.

 

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Un beau livre, un tiré-à-part, en papier bible, soigneusement relié. J'aime les livres pour leur contenu, bien sûr, mais aussi en tant qu'objets ; j'aime caresser leurs pages, admirer leurs couverture, sentir leur odeur. Celui qui m'avait envoyé ce bijou devait le savoir. Sur la page de garde, une simple dédicace, non signée : "Pour toi qui aimes lire, j'espère que cet ouvrage te plaira".

  

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Il s'agit d'un recueil de nouvelles poétiques, presque élégiaques. Cet auteur -  Peter Tygeirick, un nom qui ne m'évoquait rien - décrivait en écho des sentiments de ses personnages les plus beaux paysages qui soient. Je croyais me promener dans ma vallée bien aimée, seule avec mes pensées, laissant flotter au vent mes songes et mes rêveries. J'ai adoré ce livre, mais je n'avais pas la moindre idée de l'identité de son expéditeur !

 

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Je l'ai lu, relu. Dévoré d'abord, puis relu et savouré dans tous ses détails, dans ses métaphores subtiles, dans les oxymores délicats qui soulignent le texte, dans les émotions changeantes de l'héroïne au passage des saisons. C'était un texte magnifique, une poésie qui n'annonçait pas son nom, où les parfums, les couleurs et les sons se répondaient, et où tout m'évoquait ma contrée et mon âme.

 

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Au point que je passais des heures à méditer sur ce texte, et sur l'identité de mon correspondant secret. Il me semblait de plus en plus évident que  Peter Tygeirick n'était qu'un pseudonyme ; si magnifiques que soient ses paysages, idéalisés et brouillés par la brume du rêve et de l'imaginaire, ils correspondaient trop bien à ceux que je connaissais. De là à conclure que l'auteur et l'expéditeur du livre n'était qu'une seule et même personne, qui me connaissait, du moins de vue - tout le monde se connaît à Dragon Valley - il n'y avait qu'un pas...

 

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Mais j'avais beau réfléchir, mon génial petit cerveau ne laissait pas une seule hypothèse remonter à la surface, ne m'évoquait pas un simple nom. Ce questionnement devint une sorte d'obsession intime : qui était mon interlocuteur secret ?

 

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Cela dit, j'avais d'autres préoccupations. Je venais d'être nommée généticienne, et je prévoyais que ce poste ne serait pas facile. On se pose tant de questions à l'heure actuelle sur l'influence des gènes dans nos plus petits problèmes, tout semble parfois une question de déterminisme. Je déteste ce principe. Nous ne serions dans cette hypothèse qu'une machine génétique plus ou moins bien programmée, et nos choix, nos désirs ne se réduiraient qu'à l'expression de notre structure moléculaire. 

Par ailleurs, la recherche a tant progressé que les patients attendent des solutions à tous leurs problèmes, quand, malgré nos avancées immenses, nous n'avons fait qu'effleurer la surface des choses. Bref, j'ai hâte d'obtenir ma prochaine promotion,et je travaille plus dur que jamais.

 

Cher Journal ;

 

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J'avais raison de craindre le poste de généticien. Je me trouve confronter à un problème éthique qui me ronge. Une de mes patientes, Cindy L., est enceinte, et elle a demandé un test génétique prénatal car il y a dans sa famille plusieurs cas de syndrome du lama.

 

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J'ai pu au moins soulager ma conscience et exprimer mon désarroi à mon père, toujours prêt à m'écouter parler de ma passion, mon travail. Il eut donc droit à un cours accéléré sur la maladie génétique nommée syndrome du lama. Elle existe sous deux formes : la première, le type A, peut entraîner des malformations rénales qu'il faut opérer dès l'enfance ; la seconde, le type B, est  tout à fait bénigne, et se caractérise surtout par des anomalies cutanées, une augmentation du nombre des taches de naissance, des ongles parfois mal formés, et un sens de l'odorat et du goût exacerbé.

 

 

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Or, je venais de recevoir les résultats des tests génétiques réalisés sur l'amniocentèse, et j'étais toute heureuse de pouvoir annoncer à Mme L. que son fils était porteur de la forme B ; et qui plus qui est, sous forme hétérozygote ; il avait donc toutes les chances d'être parfaitement normal, et environ 5% de risques d'avoir quelques naevus, des ongles fendillés et des taches de rousseur.

 

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Quelle ne fut pas ma surprise - et mon désappointement - de voir la grimace de ma patiente, vite suivie de cette phrase lapidaire : " Bon, tant pis, on en fera un autre. Comment on fait pour demander un avortement ?"

 

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J'essayais d'expliquer à nouveau qu'il n'y avait aucune raison médicale d'interrompre cette grossesse, que je savais désirée, au sein d'une famille unie et sans problème. Sans doute m'étais je mal exprimée... Cet enfant n'aurait aucun handicap, physique ni mental. Il n'y avait pas plus de gravité dans ces résultats que d'apprendre qu'elle, blonde, aurait un bébé roux... Ils l'avaient désiré cet enfant, il allait bien, ces résultats étaient tout à fait rassurants...

 

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"Ta ta ta, avec les problèmes génétiques, on ne sait jamais, une anomalie, c'est bien la preuve qu'il peut en avoir d'autres ! Je ne veux pas d'un fils différent, moi, chez nous on est normal ! Et ce n'est pas une vieille fille sans enfant qui va me dire ce qui est bien pour ma famille !"

Je suis restée sciée, hébétée, incapable de répondre...

 

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Moralité, comme je l'expliquais à mon père, puisqu'il n'y avait pas de justification médicale pour obtenir une interruption thérapeutique de grossesse, elle s'est dirigée vers une interruption volontaire de grossesse pour convenance personnelle. Devant le simple résultat d'un test, alors qu'elle désirait ce bébé. Par simple bêtise, par peur de la différence, par désir d'avoir un enfant parfait ; c'est à dire, à ses yeux,  un clone à son image. Comme si un enfant, ce n'était pas toujours une personnalité nouvelle et différente de ses parents...

 

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"Tu ne peux rien y faire, Mélu", me consola mon père. "C'est son choix. Qui sait, tu l'auras peut-être fait réfléchir... En attendant, cet enfant, accueilli dans une telle famille, aurait-il pu être heureux ?"

Heureux ? je ne sais pas. Mais vivant.

  

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 Bref, mon père me consola en m'assurant que j'étais très convaincante, et qu'il ne doutait pas que j'avais donné réflexion à Mme L....

 

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Je n'ai pas osé lui dire que je suis plus que dubitative. Mme L, après notre accrochage, a refusé de me voir à nouveau et a demandé à être suivie dans une autre équipe.

 

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Je me suis laissée emporter. L'avortement est un droit quand on ne désire pas un enfant, quand sa naissance compromet l'équilibre du reste de la famille. Une option triste mais parfois nécessaire pour éviter des souffrances. Mais on ne jette pas un foetus à la poubelle par quête d'une perfection utopique et ridicule... Je m'en veux. Je n'ai pas été professionnelle. Mais malgré toute la puissance analytique de mon intellect, qui me hurlait de rester calme, mes réactions, ce soir là, ont été épidermiques.

 

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 Cette journée aurait été parfaitement ignoble si je n'avais pas reçu un nouveau colis au courrier du soir. Mon coeur s'est allégé d'un coup...

 

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Un nouveau livre, totalement différent et infiniment semblable, aussi merveilleux que son frère, a rejoint ma bibliothèque personnelle. J'ai passé la soirée à le lire, et aussi, je dois l'avouer, une bonne partie de la nuit... Jusqu'à l'aube, en fait...

  

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En reposant le livre, j'ai pris ma décision ; j'ai envoyé un courriel à la maison d'édition, afin qu'ils fassent suivre à l'auteur. J'y exprimais toute mon admiration, tous les sentiments doux, amers, joyeux, tendres, mélancoliques et gais que ses nouvelles faisaient naître en moi, tour à tour. J'espère recevoir une réponse de l'auteur, où je pourrais quêter quelques indices sur son identité... 

 

Cher Journal ;

 

L'avortement de Mme L. a eu lieu ce matin.

 

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Je suis ravagée. Je ne peux pas m'empêcher de me dire que peut-être, avec un peu plus de conviction, j'aurais pu sauver ce bébé. Et je suis inquiète, terriblement inquiète. Un monde où on élimine des enfants sur des références d'apparence physique, où on valorise la parfaite "normalité", les critères idéaux, où on élimine ceux qui n'entrent pas parfaitement dans les normes... Cela porte un nom. Cela s'appelle l'eugénisme. Et c'est la porte ouverte à tous les génocides.

 

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Mme S. se rend -t-elle compte qu'elle a subi un avortement parce que l'apparence de son fils risquait de ne pas lui plaire ? Voudra-t-elle demain renoncer à une autre  naissance si son enfant est brun, a les yeux violets, ou n'est pas du "bon" sexe ?

Je culpabilise ; j'ai l'impression de n'avoir pas su être assez convaincante, que je porte une responsabilité dans cette dérive. Qu'en tant que médecin, je devrais trouver les mots pour l'éviter, pour expliquer.

 

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En tant que médecin... Mais le jour où l'on isolera le gène de la lycanthropie ou de la sorcellerie, n'y aura-t-il pas des Professeurs Ponti pour se dresser contre cette anomalie ? Être médecin ne protège ni de la cruauté ni de la bêtise.

J'ai mis longtemps à admettre que je n'avais pas à porter le poids de la médiocrité et de la dangereuse stupidité des autres. Mais mon moral restait au plus bas.

 

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Pour me changer les idées, j'ai rendu visite à Corwin et Valérie. Ils sont les heureux parents de deux jumelles, Mélissa et Tiffaine. J'ai pu pouponner à loisir ces bébés accueillis avec chaleur dans une maison qui irradiait le bonheur.

 

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Mon amour et mon implication pour ma famille ont repris le dessus; j'ai changé des couches, donné des biberons, et je suis repartie, apaisée.

 

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Le vent chasse les nuages, et le temps apporte de nouveaux rayons de soleil : mon courrier m'apportait cette fois ci une lettre. Avec, sans signature, ces quelques mots : "Le parc bleu. Demain."

 

Cher Journal ;

 

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Le lendemain est arrivé. J'avais attendu avec fébrilité le matin, sans pouvoir dormir, puis pris un soin infini à me faire belle. Je voulais apparaître sous mon meilleur jour. Je parcourus les allées du parc bleu, ne pouvant m'empêcher, malgré mes préoccupations, d'apprécier son charme et ses dispositions florales. C'est une oeuvre de ma tante Natty, et je réalisai que je n'avais jamais trouvé le temps de l'arpenter... 

 

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Natty a toujours a toujours été douée comme paysagiste. Le parc bleu, prévu pour recevoir des pic-niques dominicaux, des cris d'enfants joueurs et des promenades en famille, remplit parfaitement son but, sans sacrifier ni l'élégance ni le romantisme. Des amoureux pourraient sans hésiter s'y retrouver main dans la main. Je ne pouvais qu'admirer son oeuvre, au point de perdre de vue l'objet de ma venue. C'est alors qu'il m'appela :

- Mélusine !

 

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Je mis quelques secondes à le reconnaître.

Peter Tygeirick, Pierrick Tegerty. Un simple anagramme. J'aurais dû le trouver. Pour le coup, mon puissant cerveau de génie s'était montré lamentable... Mais comment Pierrick, l'adolescent immature et malmené qui jouait avec la maison de poupée d'Elouan, était-il devenu un écrivain de talent ? Et comme il avait changé !

 

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Je bafouillais un peu avant d'arriver à émettre des paroles intelligibles. J'avais tant à lui dire ! A quel point j'avais adoré ses livres, tout d'abord, à quel point ils avaient trouvé un écho dans mon âme ; à quel point j'attendais avec impatience d'en parler avec lui, de connaître ses sources d'inspiration, ses projets, ses ébauches. En même temps, je brûlais d'impatience de comprendre ce qui l'avait transformé ainsi, ce qui l'avait amené à l'écriture. La dernière fois que je l'avais vu, peu de temps avant mon départ à la fac, il était un simple employé de l'épicerie locale. Ou alors, je connaissais depuis toujours un diamant brut, n'attendant que d'être taillé et poli, et j'étais totalement passée à côté de sa valeur...

 

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Finalement, je n'osais lui parler que de ses écrits, de crainte de le blesser. Ce fut lui qui aborda, avec un grand sourire taquin, son parcours. Ce sourire gamin qui illuminait son visage depuis toujours, mais qui était trop rare pour le rendre intéressant aux yeux de l'adolescente que j'étais. Et sa scolarité chaotique le rendait infréquentable pour mes prétentions intellectuelles...

" Tu te demandes sans doute comment j'ai tant changé ? Ce ne fut pas facile, mais je vais essayer de te raconter ... Après tout, tu es suffisamment intelligente pour que je tente une explication. Toi, peut-être, tu pourrais comprendre..."

 

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" A la mort de ma mère, j'étais désespéré. Sa maladie l'a emportée assez vite, mais dans des conditions horribles. Pendant des mois, je m'étais efforcé d'être à ses côtés le plus souvent possible, de travailler pour rapporter l'argent nécessaire, de m'occuper des tâches de la maison... Je vivais pour l'aider, lui rendre la vie plus douce, plus facile - elle n'avait pas eu une vie facile, tu sais. Elle me malmenait, me rudoyait, était blessante, agressive et parfois insultante, mais je l'aimais."

 

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" Je me suis rendu dans ce parc où nous sommes, histoire de me changer les idées. Tu sais que je suis resté un grand gamin, j'aime les activités simples des enfants. Je suis monté sur la balançoire que tu vois là bas, et j'ai commencé à me balancer, à m'envoler, à oublier mes soucis. J'avais retrouvé le sourire quand j'entendis la voix de ce gamin qui disait à son père :

- Papa, t'as vu le gros Monsieur ridicule sur la balançoire ?"

 

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"Toute ma joie s'est évanouie. L'inutilité de ma vie m'avait à nouveau frappé au visage. Je suis resté assis sur ma balançoire, figé, incapable de réagir. Amorphe, comme je l'avais toujours été. Comme un gros monsieur un peu attardé. Dont la vie n'avait plus aucun sens, aucun but.

Le soir est tombé, et j'ai fini par rentrer chez ma mère. Enfin, chez moi."

 

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"Je me suis regardé dans un miroir. J'étais obèse, mal habillé, informe. Et je savais bien que mon esprit aussi ne brillait ni par sa finesse ni par ses connaissances. J'avais à peine réussi à décrocher mon bac, je n'avais aucune culture, aucun talent. Les cours du lycée avaient glissé sur moi comme l'eau sur les plumes d'un canard, je n'en avais retenu que des bribes. Mon esprit, comme mon corps, étaient bloqués, comme en latence, dans l'attente d'une hypothétique métamorphose. Je m'évoquais une grosse chenille gluante et visqueuse, rampant lentement sur un sol boueux. Je me dégoûtais."

 

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"Je réfléchis longtemps ce soir là, à mon avenir, à ma vie. Je n'étais qu'un simple employé sans compétence. Je n'avais pas à espérer faire une carrière brillante, sans argent ni dossier présentable pour intégrer la faculté. Mais rien ne m'empêchais de me cultiver par moi même. Et d'essayer de mincir. Mens sana in corpore sano... Cette citation latine, surgit du fond du passé, me revint en mémoire. Je décidais alors d'en faire mon objectif et ma devise."

 

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"Alors, je me suis mis à courir. Je courais par tous les chemins, par tous les temps. Je me rendais au travail en courant, je faisais de longues séances de jogging à travers la vallée. Ce furent des instants précieux. Pas au départ : j'étais trop essoufflé, trop courbaturé pour m'occuper de rien. Mes muscles infiltrés de graisse, mes articulations fragilisées par des années de surpoids protestaient vivement, et je devais rester concentrer sur ce seul objectif : continuer, tenir quelques centaines de mètres de plus. Puis, je finis par pouvoir savourer ces longues promenades. J'appréciais de plus en plus les paysages, la sensation du vent sur mon visage, les parfums de l'herbe après la pluie. Je me mis à aimer notre vallée."

 

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"Quand je n'en pouvais plus, j'exerçais mon cerveau. Seul ; je n'avais pas envie de me ridiculiser en affrontant un adversaire rompu aux échecs depuis sa prime enfance. Et puis, pendant toute cette période, j'ai préféré rester seul, concentré sur ma quête, sur ma lente maturation vers un meilleur Pierrick."

 

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"J'avais bien conscience que mon apparence physique n'était pas fameuse. Je finis par trouver le courage d'oser refaire ma garde robe, pour essayer de me mettre un peu plus en valeur. Cela va te sembler étrange, mais ce n'était pas si facile ; mes vêtements amples camouflaient mon corps et me protégeaient ; en changeant de look, j'avais l'impression de me mettre à nu. Et si je n'aimais toujours pas le résultat ?"

 

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"Le résultat, Dieu soit loué, me convint tout à fait. Je me sentis rempli d'une confiance nouvelle. D'une étrange sensation, à peine perceptible : qu'au fond je pourrais valoir quelque chose... Cette conviction, toute fragile et vacillante qu'elle fut, me remplit de joie."

 

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" Et puis je me mis à lire tout ce qui me tombait sous la main. J'absorbais des dizaines d'ouvrages de tout type, sans discrimination. Pour me cultiver. Pour me remplir de données, de faits, d'histoires, d'anecdotes et de théories. Peut m'importait alors que ces recueils soient écrits dans un style admirable ou télégraphique, seules leurs conclusions  m'intéressaient. J'avalais leur contenu avec boulimie."

 

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"Puis un jour, je compris. Je ressentis l'émotion de l'auteur, la beauté de son style. Comme une révélation, je vis l'architecture du texte, le soin infini de sa conception, de sa ciselure. Je savourais sa construction, ses rebondissements, ses figures de style, les vastes tableaux à peine suggérés que dessinaient les mots. Un jour, je découvris que j'aimais lire. Et je sentis en moi s'affirmer une vocation nouvelle : un jour, je serais capable de faire vibrer des lecteurs à mon tour. Je serais écrivain."

 

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"Inutile de te dire que ce fut un long, long parcours. J'ai jeté des milliers de pages à la corbeille, remanié les mêmes phrases des dizaines de fois. Je mis des mois avant d'être fier d'un texte assez long pour être publié, à compte d'auteur. Il rencontra un succès mitigé, on me reproche toujours d'être trop allusif. Mais une petite sphère de lecteurs le remarqua ; dont mon éditeur. Tu connais la suite."

Pierrick se tut. Un ange passa. Je lui posai alors la dernière question, celle qui me brûlait les lèvres :

- Et pourquoi m'as-tu envoyé tes ouvrages ?

 

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Il eut de nouveau ce sourire gamin qui irradiait de malice : 

"Pour tester mes livres, bien sûr, pour voir si ton intellect de génie les trouvait à la hauteur. Et puis aussi, pour te tester, toi".

 

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"A moins qu'ils ne t'aient pas touchée ?" Le sourire s'évanouit subitement, laissant la place à l'air inquiet que je lui connaissais autrefois. S'ils m'avaient touchée ? Comment lui répondre, comment lui faire ressentir à quel point j'avais dans ses écrits eu l'impression de retrouver un autre moi même ?

J'essayai toutefois. Et nous parlâmes longtemps.

 

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Quand nous nous séparâmes, je savais que ma vie avait changée. J'avais fais la connaissance de quelqu'un de rare, de précieux ; d'une âme soeur.

 

Cher Journal ;

 

Je rencontre à nouveau des soucis au travail. Des interrogations, des questionnements persistants, qui reviennent, inlassablement. La génétique n'est vraiment pas une spécialité facile.

 

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Nous venons de perdre un patient atteint d'une maladie génétique progressive. Jusqu'à la cinquantaine, les sujets touchés se portent comme des charmes. Après, ils commencent à développer des symptômes et petit à petit, se paralysent, jusqu'à ce que leur coeur cesse de battre. Cette maladie horrible, nous pouvons la dépister chez les descendants ; mais il n'existe aucun traitement.

 

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Un des fils de mon patient a choisi de savoir, savoir s'il était indemne ou non, savoir s'il finirait comme son père. L'autre fils n'a pas fait le test ; et je ne saurais dire lequel est le plus courageux. Ni pour quelle option j'aurais moi même opté.

Il est illusoire, je pense, d'essayer de se mettre à leur place. Il est des drames qu'on ne peut pas appréhender si on ne les a pas personnellement vécus.

 

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Ce n'est plus à mon père que je raconte mes états d'âme. Pierrick et moi nous retrouvons dans le parc bleu presque tous les jours. Nous parlons de livres et de médecine. Il a une force tranquille qui me permet de tout lui dire, il peut tout encaisser, sans angoisse ni souffrance. L'agonie de sa mère a donné à mon alter ego une empathie infinie,  mais aussi une grande force d'âme.

 

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Ce qui a le plus blessé Pierrick durant cette période, ce ne fut pas la souffrance de voir sa mère diminuée, ce ne fut pas l'appréhension de son décès inéluctable. Ce fut la sécheresse et l'orgueil des médecins, leur façon abrupte de le rembarrer, de lui démontrer qu'il n'avait plus aucun rôle à jouer pour sa mère dès lors qu'elle avait franchi les portes de l'hôpital. Leur certitude de savoir mieux que quiconque ce qui était le meilleur pour leur patient. Il comprenait bien qu'il était difficile d'échapper à un sentiment de supériorité quand on affrontait chaque jour la maladie et la mort, quand on supportait la responsabilité de dizaines de vie ; mais l'orgueil restait pour lui le péché le plus capital.

J'ai rougi, je crois ; je ne suis pas exempte d'une bonne dose de fierté. Se savoir un QI de 172 n'aide pas à avoir une estime modérée de soi même.

 

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Parfois, j'ai l'impression qu'il lit dans mes pensée. A cet instant, j'eus encore droit au fameux sourire gamin que j'aime tant, qui se moque de tout avec tendresse. Et il m'a fait alors remarqué, d'un ton léger, que quant à moi, la médecine semblait m'apprendre - péniblement -  l'humilité....

Je n'eus pas le temps de lui répondre. Au fond du parc, des voix s'élevaient, appelaient à l'aide.

 

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Une vieille dame faisait un malaise cardiaque. Ma tante Natty, qui profitait de ce parc qu'elle avait dessiné avec tant d'amour. J'arrivai à temps, et lui procurai les premiers soins. Elle fut vite tirée d'affaire.

 

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Elle me remercia, tout en précisant qu'elle se savait le coeur malade, et qu'elle ne craignait pas son départ prochain. Elle avait eu une longue vie, joyeuse et claire ; et même les plus vieux arbres, me dit-elle, doivent tomber un jour...

En revanche, elle me chargea d'un message. Pouvais-je prévenir ma mère que mon oncle Aedan vieillissait beaucoup lui aussi, et que le temps qu'il leur restait ensemble s'amenuisait ? Si maman voulait passer un moment avec lui, cela lui ferait plaisir...

 

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Je me séparai donc de Pierrick sans que nous n'ayons achevé notre conversation.

 

Cher Journal ;

 

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Oncle Aedan a passé sa journée d'hier aux Tourelles. Maman l'a longuement écouté jouer. Il m'avait semblé plutôt en forme, toujours passionné par sa musique ; mais les apparences sont parfois trompeuses, et Natty connaissait toutes ses faiblesses... Il est mort ce matin.

 

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Maman est très affligée. Elle a demandé à Natty et à mes cousins qu'Aedan soit enterré aux Tourelles, qu'il rejoigne ses aïeux, dans la maison qui l'a vu naître et qu'il a tant aimé. Bientôt, son fantôme jouera du piano dans la nuit. Mais Maman reste si craintive vis à vis des fantômes que je crains qu'il ne faille attendre longtemps avec qu'elle n'ose à nouveau partager ses pensées avec Aedan.

 

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J'ai essayé de réconforter ma mère tant que je l'ai pu. Avec le décès de son frère, elle entre réellement dans la vieillesse. Elle a perdu non seulement un être aimé mais aussi le dernier témoin de son enfance. Une partie de sa vie s'est effacée de la mémoire de ce monde.

 

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J'ai utilisé toutes ces mots creux, ces phrases toutes faites que l'on peut exprimer dans ce cas de figure. Que mon oncle n'aurait pas voulu la voir ainsi, que nous étions là pour elle, que sa vie n'était pas finie, que ses enfants et ses petits enfants comptaient aussi... Cela me semblait si artificiel... Et pourtant, il m'a semblé que je lui faisais du bien. 

 

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- "Tu sais, Mélusine", m'a-t-elle dit, " Je m'inquiète tellement pour toi. Tu es une fille exemplaire, une femme remarquable, et pourtant tu ne te consacres qu'à ton travail. Cela me soucie vraiment".

Un malaise me saisit à ces mots, et je ne pus retenir un mouvement de recul. Mais Maman ne s'en aperçut pas, ou ne voulut pas en tenir compte. Elle continua.

 

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"Parfois", continua-t-elle, " je pense que tu intellectualises trop les choses, que tu ne laisses pas ton coeur, tes désirs, tes émotions s'exprimer. Que tu juges trop les gens pour avoir des amis, pour tomber amoureuse. Et j'ai si peur que tu le regrettes plus tard..."

" Une part de toi aspire à une vie de famille, je le sais, je le sens. Je te connais, je t'ai portée dans mon ventre, nourrie, écoutée, vu grandir. Cette partie de ton être, tu la négliges. Tu sembles parfois l'oublier. Mais aussi loin que tu la refoules pour arriver à satisfaire ton ambition,elle reste bien présente, secrète, cachée. Et elle ressurgira un jour si tu n'en tiens pas compte. Et t'infligeras alors des blessures cruelles. Tiens compte de ce que tu es, ma fille, de tout ce que tu es."

J'aurais tout donné pour qu'elle cesse de parler. Je me sentais la blessure de ses paroles me pénétrer, ma solitude remonter des limbes où les écrits de Pierrick l'avaient repoussée. Mélusine, intellectuelle, froide, prétentieuse. Je n'étais plus ainsi, je ne voulais plus être ainsi.

 

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"C'est aussi pour cela que ton oncle est venu l'autre jour. Pour parler avec moi. Je lui avais écrit pour lui demander conseil à ton sujet. "

" Ton oncle m'a un peu rassuré par sa certitude que tu t'ouvrirais aux autres un jour. Il me disait que tes dons intellectuels et le drame de ton père t'avaient fait grandir trop vite. Que tu avais développé un intellect faramineux, appris à tout analyser, pour faire face, pour trouver des solutions. Mais que ta maturité émotive prenait plus de temps pour s'épanouir. Qu'il te fallait, paradoxe, plus de temps qu'aux gens normaux pour apprendre à aimer les autres malgré leurs faiblesses et leur différences.

Et il pensait que tu pouvais même apprendre à les aimer  justement pour cela."

"Tu auras été le centre de notre dernière conversation..."

....... Il y avait une telle souffrance dans ses yeux brillants de larmes......

 

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J'aurais fait n'importe quoi pour atténuer ce chagrin, cette tristesse. J'avais l'impression qu'elle était devenue fragile comme la flamme d'une bougie qu'on s 'apprête à souffler. Une angoisse m'a serré la gorge, tordu le ventre.

Alors, cher Journal, j'ai parlé, trop vite, sans réfléchir. Je lui ai dit qu'elle n'avait pas à s'inquiéter, que mon coeur n'était plus à prendre. Que j'avais rencontré quelqu'un ; et que bientôt, je lui présenterais mon amoureux. Qu'elle me donne encore quelque jours, et un nouvel habitant viendra profiter des Tourelles.

 

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Que Maman était contente ! Son sourire est revenu, d'abord incrédule, puis radieux. Son visage s'est illuminé. Sans ajouter une parole, elle m'a serré contre elle, très fort. Puis elle s'est éclipsée.

 

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Je suis restée seule face à la terrible situation que je venais de provoquer. Que j'aime Pierrick de toute mon âme, c'est certain ; je suis tombée amoureuse de ses livres, mais l'homme qui les avait écrits a fini d'emporter mon coeur. Je me sens prête à m'engager, à vivre et à vieillir à ses côtés.

Mais lui ? Qu'en est-il de lui ?