Cher Journal ;

 

Mes princesses continuent d'être inséparables. Ameline adore distraire et câliner sa petite soeur, et passe beaucoup de temps à ses côtés, du moins quand elle n'est pas plongée dans ses livres ou devant son échiquier.

 

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J'adore les voir s'amuser ensemble. Souvent, je reste à l'écart, dans une encoignure de porte, pour ne pas être vue. Je peux savourer la joie de les observer, mes merveilles, rire et bavarder, liées comme deux soeurs doivent l'être.

 

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La douceur d'Ameline avec sa soeur, elle qui a davantage un tempérament de brise fer, ses mimiques pour distraire la bambine, me rappellent ces temps anciens où je jouais avec un p'tit loup nommé Corwin. Au siècle dernier, au moins. Je suis heureuse de voir ces souvenirs se mêler aux images candides du présent. Je savoure ma vie.

 

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Même lorsqu'Ameline traverse le jardin en cavalcade, on peut toujours voir sa soeur traîner dans les parages. Comment, malgré notre surveillance, malgré la barrière, Vinciane peut elle se retrouver dans le jardin, à mâchouiller du terreau et ramper dans l'herbe, je l'ignore. Mais je soupçonne que sa grande soeur y est peut être pour quelque chose.

 

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La petite grandit ainsi, les yeux posés sur son aînée, apprenant en la dévorant des yeux les joies de la course et du bac à sable. Ameline commente ses châteaux à sa soeur, et pépie sans discontinuer à l'attention de Vinciane.

 

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Il n'y a guère que lorsqu'une otite cloue la bambine à la maison qu'Ameline s'éclipse du jardin pour explorer les parcs des environs. Nous lui laissons toute la liberté du monde ; elle a le droit de prendre son vélo pour parcourir la vallée à sa guise. Nous avons tant aimé explorer cette contrée, ses chemins et ses parcs, que nous espérons bien qu'elle aussi va apprendre à les aimer.

 

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Elle s'est découvert une passion pour la pêche, mais attention ! Ameline ne pêche que des crapauds ! " Parce que, Maman, les crapauds, c'est essentiel pour les contes de fées et les recettes de sorciers". J'espère qu'elle ne les embrasse pas. Je ne veux pas le savoir.

 

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Vinciane reste bien entourée, Pierrick arguant qu'une otite étant déjà pénible, il faut s'occuper doublement de la petite chérie. Il tient là le prétexte parfait pour abandonner son roman et se plonger avec délice dans les joies de l'esclavage parental.

 

Cher Journal ;

 

Je suis en pleine réflexion pour mener mon grand projet à bien. Je voudrais profiter de mon poste et de l'immense fortune des Cirkhaën pour créer une fondation. Avec la mission d'assurer des soins gratuits aux exclus de la vallée. J'ai veillé avec soin toute ma vie à ne pas gaspiller d'argent, il est temps de voir la consécration de ces efforts. Je l'ai dit et répété, je ne suis pas radine, juste économe. L'argent est trop précieux pour être dilapidé à des futilités quand on peut réaliser de tels projets.

 

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Encore faut-il que cette fondation s'adapte dans le paysage architectural si particulier de la vallée. Je ne veux pas d'une barre d'immeuble, quand les moindres bâtiments publics sont ici exposé comme autant de joyaux.

 

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Quand je vois la dentelle de pierre et de verre du lycée, les vitraux, les tourelles et les coupoles de la ville, je ressens une telle fierté que je veux pouvoir donner à Dragon Valley un bâtiment digne d'elle.

 

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J'ai donc étudié les candidatures des meilleurs architectes du pays.  Mon choix s'est porté sur Timothée Martins, un jeune homme prometteur, et ambitieux.

 

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Le courant est passé très vite entre nous. Au demeurant, il est fort séduisant, et froid comme un glaçon. J'imagine qu'il a souvent vécu la triste expérience d'être draguée par ses employeuses, et préfère bien faire sentir d'emblée que nos relations resterons purement professionnelles. Cela me convient. J'ai mon Nounours Doudou Câlinou à la maison, il me suffit.

 

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Je lui ai tracé les premiers jets de mes plans. Sa réaction a été un mélange d'excitation et d'appréhension devant l'étendue du projet. Il a conclu que ce serait difficile, coûteux, faisable... et splendide.

 

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J'ai passé des soirées entières à parachever des esquisses et des croquis. Mes filles ne m'ont pas beaucoup vues à la maison, mais le temps passe, je vieillis doucement, et j'ai la ferme intention de voir ce projet achevé avant ma mort.

 

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Sur le plan financier, il a suffi de réaliser quelques actions dans les investissements immobiliers de la famille pour mettre à la disposition de Timothée une petite fortune. Reste à acquérir un terrain d'une taille suffisante, et à arracher l'autorisation municipale.

 

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Monsieur le Maire en exercice a donc été cordialement invité à dîner. Je l'avais sauvé d'un cancer de la prostate, ce ne fut pas difficile de le convaincre. Nous allons pouvoir lancer les travaux. La fondation Cirkhaën, ce dispensaire gratuit délivrant les meilleurs soins sans condition de ressources, a été conçue ce soir ; j'ai hâte de la voir achevée.

 

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J'ai annoncé avec joie la nouvelle à Pierrick, avant de réaliser avec un petit peu de retard - oups - que je m'étais passé de son avis et de son accord avant de dépenser notre argent. Heureusement, cela l'a simplement fait rire. Il en a conclu que j'étais décidément toujours aussi passionnée, et je me suis empressée de le lui confirmer. 

 

Cher Journal ;

 

Alors que je nageais dans un parfait bonheur, un tout petit bouchon au frais minois plissé de chagrin est venu me voir, le menton tout tremblant, les larmes au bord des yeux, en rentrant de l'école.

 

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J'ai essayé de l'inciter à se confier, à me parler. Ameline m'a opposé d'abord un refus buté. "Ça ne s'est pas bien passé à l'école". D'accord, mais, mon petit génie, ce ne sont jamais les leçons qui te posent des problèmes. Que t'ont donc fait les autres enfants ?

 

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A ces mots, elle s'est jetée dans mes bras. Et s'est mise à sangloter bruyamment.

 

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 Elle a mis quelques minutes à se calmer, et, après s'être mouchée vigoureusement, elle m'a expliquée que ses condisciples la tançaient et ne lui adressaient plus la parole que pour lui lancer des insultes. "Au bûcher les sorciers !" "A bas les Cirkhaën !"... Je restais calme, mais je sentais une colère glaciale m'envahir lentement...

 

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J'appelais Corwin, qui vint aussitôt. Il me confirma que le sentiment anti sorcier (et d'ailleurs, anti lupin) était en hausse dans la vallée. Les préjugés que nous croyions oubliés étaient de retour, la méfiance et le ressentiment revenaient. La jalousie, devant notre richesse et notre notoriété, jouait son rôle ; mais surtout, les gens rejetaient le comportement d'Elouan.

  

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Corwin me supplia de garder mon calme, ou du moins de maintenir ma baguette dans ma poche. Si ignoble que fut notre frère, il ne tenait pas à le voir carbonisé.

  

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Enfin, ma fille était la première victime de cet imbécile égoïste ; s'il tenait à exploiter les faiblesses des vieilles femmes, ne pouvait il pas choisir de s'installer loin de sa famille, que l'opprobre ne retombe pas sur nos têtes ? Je n'avais qu'une envie, égorger ce petit crétin, et lui donner une prodigieuse et douloureuse leçon. Corwin réalisait il que son fils bientôt vivrait le même calvaire qu'Ameline ?

 

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Ce dernier argument fit mouche, ô combien. Corwin ne rêvait plus que de participer à la bagarre, pardon, à la conversation. Il me fit même promettre de l'attendre pour se joindre à moi ; je m'exécutais, en sachant que je mentais effrontément.

 

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Je n'ai besoin de personne pour régler mes comptes ! Le lendemain, je me rendis chez Mme Faure pour rencontrer Elouan. La conversation fut agitée...

 

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Je fus assez décontenancée de voir Elouan, en pleine dispute, respirer profondément et s'efforcer de se calmer. Il reconnaissait ses torts, il était prêt à entendre mes reproches, mais avant, il voulait s'adresser au médecin. Perle - Mme Faure - était très malade....

 

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Ne pouvais je pas l'examiner ? Bien sûr, je reste médecin avant tout ; et puis, cette vieille dame était une victime ; je ne pouvais que m'exécuter et remettre ma conversation agitée avec mon frère à plus tard.

 

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Elouan m'introduisit dans le salon et s'éclipsa. Mme Perle Faure, cette vieille dame dont les excentricités amusaient et étonnaient la vallée depuis un demi siècle, se reposait dans son fauteuil, le teint pâle et l'air songeur. Elle m'accueillit cependant avec gentillesse et une pointe d'ironie :

- "Vous venez ausculter la victime de votre parasite de frère ?"

 

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J'en restais interdite. Avec un doux sourire, la vieille dame continua :

- " Je ne doute pas que ma fortune a contribué à susciter l'intérêt d'Elouan. Mais vous êtes trop dure avec lui ; il n'a rien de mauvais. Parasite, sans doute, colérique, assurément, mais il est profondément bon. Lorsqu'il s'est rendu compte que j'étais malade, il s'est consacré à mon bien être, et veille sur moi depuis des mois sans rien demander en retour. Il espère que je survivrai ; j'en doute. Mais vous pouvez sans doute me donner une réponse définitive."

 

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J'examinai donc, sans un mot, Mme Faure. Ce fut sans doute la consultation médicale la plus étrange et la plus émouvante de ma vie. Jamais je n'avais vu un être aussi profondément malade se battre ainsi, faire face, pour sauver les apparences et profiter des quelques jours qui lui restaient. Car l'espérance de vie de Perle se comptait en jours. En l'examinant, je compris tout l'amour de la vie que recélait cette frêle et tenace vieille dame. J'en avais la gorge serrée.

 

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Je ne pus que confirmer son pronostic. Dans l'état actuel des connaissances médicales, Perle Faure n'avait aucune chance de se remettre. Elle devait mettre ses affaires en ordre.

 

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 Ce fut également la seule fois de ma carrière où ce fut le patient qui consola le médecin. "j'ai eu une belle vie, Docteur Cirkhaën, et Elouan illumine mes derniers jours. N'ayez pas de crainte ou de regret, car moi je n'en ai pas. Mais veillez sur votre petit frère. Croyez moi, il le mérite."

Je sortis sans pouvoir prononcer un mot.

 

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Dehors, dans la fraîcheur de la fin d'après midi, je retrouvais Elouan. Il se tenait dans le jardin, la tête entre les mains, accablé. Je réalisai à quel point il tenait à cette vieille dame étrange. Ma colère avait disparu.

 

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Je suis restée longtemps à ses côtés, en silence.

 

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J'ai raconté toute l'histoire à mon Nounours Doudou Câlinou personnel. Il m'a consolé, lui aussi, comme lui seul sait le faire... Nous avons passé un long moment à parler, et à nous taire, à simplement profiter l'un de l'autre. J'ai ressenti tout son amour, toute sa tendresse. Et je sais qu'il a pardonné à Elouan.

 

Cher Journal ;

 

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La seconde petite princesse a fêté son anniversaire à son tour. Maintenant, leur différence d'âge ne saute plus aux yeux, pour quelques temps du moins. Et je ne suis pas pressée de voir Ameline, déjà têtue comme une bourrique, devenir adolescente.

 

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Indépendamment de ma fierté de mère, je dois dire que Vinciane, comme sa soeur, promet d'être très jolie. Je confirme que mes filles n'ont pas hérité grand'chose de leur père, à l'exception notable, pour Vinciane, d'une tendance à s'arrondir qu'elle combat vigoureusement à grand renfort de sieste et de farniente. Elle dispose d'un tel potentiel de paresse que je peux me rassurer : ma seconde fille ne fera pas médecine, c'est certain.

 

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Les deux petites filles sont toujours aussi complices et passent leur temps ensemble, à l'école comme à la maison, à jouer, bavarder et s'échanger des secrets dans les derniers jours de l'été qui s'achève.

 

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L'une et l'autre font ma joie et ma fierté. Je serai fière de cette fondation dont les murs s'élèvent lentement aux confins de la ville ; je rayonne à la vue de mes deux superbes filles, pleinement miennes, et pourtant si distinctes de moi. C'est là le plus bel acte de création, le plus bel aboutissement d'une vie qui soit à mes yeux : créer et voir s'épanouir de nouvelles vies différentes, autonomes, proches et bien aimées.

  

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 Bref, je nageais dans la douce quiétude du bonheur quand j'appris la nouvelle qui faisait les gros titres du " Dragon Valley News". Madame Faure était décédée.

 

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Et on annonçait une mort suspecte ! Une enquête était initiée...